Sous des abords qui pourraient paraître légers et passer – à tort – pour naïfs, l’œuvre de Dominique Fortin nous parle de vie, de mort, de renaissance, du cycle sans cesse renouvelé, de la grande roue de la vie.

La figure est le point central de sa  cosmogonie. Ce sont d’abord les visages qui nous saisissent, offerts comme des icônes aux regards faussement doux.  Puissamment présents,  ces yeux semblent nous percer à jour, voir aux tréfonds de nos âmes et leur fixité étrange nous questionne: « Et toi, qui es-tu, le sais-tu? Où vas-tu? Pourquoi es-tu là?».  Ils semblent savoir quelque chose que nous ignorons et nous invitent à la réflexion.

Leur innocence est trompeuse, l’encre laquée de leurs pupilles noires, comme des lucarnes ouvertes sur un cosmos sombre, laissent entendre que derrière le monde que nous présente Dominique, onirique et qui se ferait presque passer pour insouciant, il y a une réalité plus profonde.

Réminiscence d’une enfance fantasmée en paradis perdu, dont le souvenir – entre nostalgie et mélancolie – reviendrait nous hanter et nous laisserait longtemps, l’écho doux-amer de ces phrases, que Dominique écrit dans la matière. Phrases mystérieuses, qui se répètent parfois, se dédoublent, comme le souvenir d’une comptine enfantine dont il ne nous resterait que quelques bribes, une vieille rengaine que chantait ma grand-mère, ou la psalmodie lancinante d’un mantra obsessionnel. Peut-être s’agit-il d’incantations magiques, de celles que l’on trouve dans les contes de fées. Ces contes où, comme dans les toiles de Dominique, les animaux tiennent une grande place.

Oiseaux et papillons surtout, forcément symboliques, qui par des liens ténus et énigmatiques, nous relient au Tout végétal et animal. Nous tiennent-ils en esclavage ou nous guident-ils pour découvrir à nos yeux aveugles, toute la beauté du monde et de l’au-delà du monde? Messagers, anges gardiens, âmes sœurs, animaux totems, ils portent sans conteste une part de sacré. Animaux psychopompes (qui conduisent les âmes dans l’autre monde), viennent-ils du ciel ou d’outre-tombe? Certains corbeaux pourraient très bien s’être baladés dans les poèmes d’Arthur Rimbaud (Bal des pendus) ou dans les chansons hypnotiques de Denez Prigent (Daouzek Hunvre – Douze Rêves).

De quels secrets sont-ils les dépositaires, de quelles portes de la perception sont-ils les gardiens? Vivent-ils en nous, en dehors de nous? Parfois des papillons multicolores sortent d’une bouche, comme la princesse des contes dont la parole fleurie fait jaillir d’entre ses lèvres joyaux, perles et diamants quand elle dit le vrai, ou serpents gluants et crapauds pustuleux quand elle ment. Peut-être aussi ces lépidoptères sont-ils un souffle, l’ultime expiration, des fleurs de cimetière, de celles qui nous rongent et nous ramènent à la terre? L’âme qui s’échappe, se libère.

Avec cette vision unique et très personnelle, la peinture de Dominique nous rappelle que le changement est inéluctable: Tout passe, tout se transforme, chaque être né sur cette terre est voué à grandir. C’est en déchirant sa chrysalide que la larve se métamorphose en papillon. L’œuvre de Dominique ne nous parle finalement pas tant d’un retour à l’enfance, mais bien plutôt d’un adieu. Elle peint le temps qui passe, car vivre c’est mourir et dès la naissance, nous portons en nous notre fin.

Comme dans les contes, l’œuvre de Dominique offre plusieurs niveaux de lecture, notamment sur le plan psychanalytique. Il est intéressant à ce sujet de noter que la principale muse de Dominique est sa propre fille. Une muse qui pratique le don de soi avec une intensité que Dominique sait magnifiquement saisir. Leur ressemblance est frappante, au point qu’en peignant l’une, c’est l’autre qui se peint elle-même, dans une mise en abyme poignante, dont l’une et l’autre n’ont probablement pas tout à fait conscience. La fille de Dominique s’appelle Cassandre, qui eut, dans la mythologie grecque, le don de prédire l’avenir. Cassandre ramène sa mère à un passé révolu, tout en pouvant contempler elle-même, dans le visage-miroir de sa génitrice, une des formes physiques possibles de son propre avenir.

Ainsi, en texturant ses tableaux grands formats avec tout ce qui lui tombe sous la main (papier, tissu, carton…), et en utilisant différents médias qui apportent chair, profondeur et sensualité à sa matière picturale, Dominique s’offre une seconde jeunesse dans le regard de sa fille. Paradoxalement, ce travail d’introspection l’amène lentement à sortir du rêve et du monde de l’enfance, et à mesure que sa peinture grandit avec sa fille, Dominique s’enracine. Elle s’ouvre à la vie dans sa globalité, une nouvelle maturité s’exprime sous ses pinceaux, libre, absolue, qui témoigne que la vie réelle est tout aussi porteuse de merveilleux que l’est le monde imaginaire de l’enfance. Dominique déchire sa chrysalide, et avec un optimisme délicieux, nous donne à voir un papillon divin!

– Claire Armange, 2012